Prenez le temps de lire ce récit, certes un peu long !! mais il nous aide à mieux comprendre l’histoire de ces Trabucayres.

 

Quatre Trabucayres viennent d'être suppliciés : deux à Céret ; deux à Perpignan. Douze autres sont en route pour les bagnes ou les maisons centrales. 
Plusieurs attendent dans les prisons l'heure où ils paraîtront devant le jury. On poursuit, on arrête encore.
original à l'hotel dels trabucayresTous les coupables ne seront peut-être pas atteints, mais la justice les connait et veille.
Le calme renaît : les honnêtes gens respirent. Nous en sommes au dénouement du drame.

Trabucayre, vous le savez, vient de trabouc, tromblon. Ils avaient été ainsi nommés en mémoire du supplice qu'ils faisaient subir à leurs victimes ; nous avons baptisé nos malfaiteurs du nom de leur arme ordinaire. Mais cette dénomination ne les caractérise pas assez. C'est la faute de notre bonhomie et de notre ignorance.

Nous avons été longtemps sans comprendre clairement le véritable but que se proposait cette association secrète de tromblonniers espagnols, le semblant de politique dont ils couvraient leurs actes nous mettait en doute.
Etait-ce un reste des anciennes bandes carlistes ? était-ce une variété de contrebandiers ? On hésitait, et il me souvient même que, dans l'origine, il n'était pas rare d'entendre certaines personnes parler des Trabucayres (oserai-je le dire ?) presque avec sympathie.

trabucayres_3Si vous aviez demandé, à cette époque, à quelqu'une de nos jolies filles de la commune de Las Islas et des communes voisines, ce que c'était qu'un trabucayre ; Elles auraient répondu en souriant, peut-être en rougissant :
« Un beau garçon, lier, courageux, qui a toujours dans quelque coin de sa veste des bagues d'or, et des épingles à diamant. »

A la même question, un aubergiste eût répondu : « Un trabucayre ? c'est un vigoureux gaillard qui joue, jure, chante, crie, bat, boit sec, mange comme quatre, et paye toujours en Or. »

Un tailleur eût dit : « C'est un jeune gars bien fait, qui veut être bravement mis, aime les manteaux bien amples et ne regarde de près ni au prix de la façon, ni à l'emploi du drap. »

Plus d'une personne irréprochable eût ajouté avec une entière bonne foi : « Un trabucayre porte

chapelets et scapulaires pour se défendre de l'irréligion, pistolets et tromblons pour combattre les ennemis de son roi. Soir et matin, il prie; nuit et jour, il combat; c'est un pieux et brave défenseur de la bonne société.
Ce n'est pas que dès les commencements l'on n'eût conçu quelques graves inquiétudes sur la probité de tous ces beaux et forts jeunes gens que l'on voyait à chaque instant s'armer, traverser la frontière, et rentrer en France toujours « chargés d'or.
Mais s’ils puisaient à mauvaise source, ce ne pouvait être qu'en Espagne. On n'avait rien à leur reprocher de ce côté des Pyrénées. Surtout il n'était encore nullement question qu'ils eussent jamais versé le sang, sinon peut être dans quelques engagements avec les gendarmes de leur pays.

A vrai dire, plus d'un habitant consultait trop son intérêt en n'ouvrant les yeux qu'à demi. On n'est guère puritain dans celles de nos communes qui touchent au territoire espagnol. Le soupçon a tant de sujets de s'y tenir en éveil que, de lassitude, quelquefois il s’endort.
original à l'hotel dels trabucaayresOn aurait fort à faire de se mettre à scruter la vie et les intentions de tous les gens qui passent incessamment d' un pays à l'autre, empressés.
Impatients, les uns en poste, en calèche, à dos de mulet, les autres à pied par les sentiers escarpés et à travers bois. Quels qu'ils soient, contrebandiers, faussaires, banqueroutiers, émissaires secrets, espions, ou pire, les voyageurs font vivre hôteliers, fournisseurs, débitants, petits métayers, guides et autres, qui presque tous seraient réduits à peu s'ils avaient trop de curiosité et trop peu d’indulgence pour les faiblesses humaines ou, comme on dit, pour le malheur.
Cette disposition charitable a toutefois des inconvénients ; et pour n'en signaler qu'un seul, il est certain que par longue habitude d'exercer cette bonne vertu de tolérance envers autrui on se laisse aller insensiblement à l'exercer tout aussi généreusement envers soi-même ; peu à peu, la susceptibilité des consciences s'émousse.

 

 

C'est ce qui est arrivé à l'occasion des Trabucayres, comme le prouve le nombre considérable de personnes compromises dans les procès dirigés contre eux.
L'influence de ces malheureux sur les mœurs de nos campagnes a menacé d'être funeste.

trabucayres_4

Ils nous ont fait plus de tort par leurs vices que par leurs crimes. Lorsqu'un beau jour il ne fut plus possible de conserver d'illusion sur les vrais moyens : ces mystérieux personnages pour se procurer tout l'or qu'ils venaient semer si libéralement sur le sol de la France, lorsque l'on eut appris très-positivement que, sous prétexte d'inimitié contre Isabelle, ils pillaient, en pleine paix, les caisses publiques, arrêtaient les diligences, séquestraient les riches Catalans et leur faisaient payer rançon, il y eut bien un soulèvement dans l'opinion publique; mais il s'était déjà établi chez quelques personnes une telle prévention en leur faveur, la cupidité de plusieurs s'était si bien accoutumée à tirer bon parti de leur prodigalité, qu'il fallut à la justice une persévérance et une vigueur vraiment remarquables pour parvenir, malgré les obstacles, les équivoques, ou le silence, à se faire jour jusqu'aux coupables, les toucher et les frapper du glaive.

 

 

On s'aperçu un peu tard que notre département avait commencé sérieusement à se gâter par un bout. Le mal gagnait.
Dans plus d'une commune la probité baissait d'un degré.
Du reste, est-ce chez nous seulement que l'on voit aujourd'hui de ces sortes de relâchement moral s'étendre, comme une contagion, de proche en proche, avec une sourde et effrayante rapidité.
Il me semble, par exemple, que récemment encore sans l'essayent à le chanter en complaintes qui effrayeront nos enfants.

Tricherie opportune de vos tribunaux, la fièvre des actions, la quelqu'un de vos rédacteurs a-t-il le projet de venir bientôt à Bigores, à Baréges, conseillez-lui de pousser un peu plus loin son itinéraire et de nous visiter à Perpignan.
Il ne périra point sa peine. Nous lui dirons à l'oreille assez d'anecdotes et de faits pour le mettre à même de vous composer, à son retour, un récit détaillé, fidèle, utile peut-être.
Mais ne nous envoyez pas un romancier. La réalité vous paraîtra assez romanesque par elle-même.
Ce qu'on invente aujourd'hui pour vous intéresser est un certain pêle-mêle d'événements, de caractères, de passions, d'invraisemblable, de gai, de triste, de la fureur du jeu, menaçaient aussi de vous mener loin.
Vos spéculateurs tiraient à eux la foule, et déjà plus d'un avait franchi d'un pied léger la frontière du juste. Que serait-il advenu si quelques avertissements salutaires n'eussent ralenti leur marche ? Ne pourrait-on même pas en dire autant d'une autre espèce de corruption, d'ordre plus élevé, qui, escortée de sophismes, fait pas à pas son tour de France ?

Mais voilà que, pour excuser quelques pauvres compatriotes, je me laisse entrainer trop haut par les analogies. Ce ne sont point-là mes affaires.

La commune de Las Islas était le quartier général des Trabucayres.

Les jours où leurs bandes y faisaient leur entrée, couvertes de poussière et chargées de butin, semblaient être presque des jours de fête pour une partie des habitants.
Les jeunes filles s'accoudaient aux fenêtres pour les voir passer, les jeunes garçons les suivaient, les auberges s'emplissaient de mouvement et de bruit ; des caves aux greniers tout était en révolution : agneaux, lapins, poulets passaient de vie à trépas, les broches tournaient, les brocs se vidaient, les cartes volaient sur les tables où s'étalaient et reluisaient des poignées d'or.
On riait, on dansait, on festinait, on festoyait les nuits entières : c'étaient de nouvelles Gamaches.

Plus d'une fois, malgré la vigilance de vedettes agiles placées prudemment aux alentours du village, la maréchaussée, vraie trouble-fête, était secrètement survenue et avait bloqué la principale auberge de Las Islas ; mais, en dépit de son adresse et de son courage, elle n'était jamais parvenue à y faire un seul prisonnier.
Un soir, le commissaire de Céret arrive à pas de loup, à la faveur de l'ombre, suivi d'une petite troupe de soldats et de douaniers. Il approche sans bruit des contrevents fermés de l'auberge.
On entend distinctement les cliquetis des couteaux et des fourchettes, le choc des verres, les voix mâles qui s'entrecroisent dans les conversations joyeuses et les chants bachiques.

 trabucayres tab 4591

Plus de doute, il y a grand repas de Trabucayres chez Vincent Justatré.

Le commissaire laisse au dehors une partie de ses gens pour garder portes et fenêtres ; puis, non sans quelques battements de cœur, je suppose, il frappe. On tarde à ouvrir.
Il fait sommation au nom de la loi. Enfin la porte s'entre-bâille. A l'intérieur, pas un seul étranger, seulement l'aubergiste, sa fille, quatre ou cinq maritornes et marmitons assis à l'aise autour d'une table immense couverte de bouteilles, de plats, de verres à demi vides, et d'assiettes pleines de carnage.
Que sont devenus les convives ? On s'assure qu'ils ne sont pas sortis. On cherche dans la maison. Une partie de la nuit se passe à fouiller de fond en comble. Rien, absolument rien.
Après plusieurs heures, il fallut se résigner tristement à abandonner la place.

Un autre soir, une brigade de gendarmes, bien informée, survient tout à coup. Les Trabucayres sont au bal chez Justafré. Au son des guitares et des castagnettes le plancher retentit sous les pas des danses catalanes.
Cette fois, il faut se garder de donner l'alarme et le temps de fuir.
D'un mouvement brusque, rapide, les gendarmes ouvrent, enfoncent, font irruption. O prodige ! Des ombres ont glissé sous leurs yeux.
Dans la salle du bal, pas un seul homme : de jeunes filles se balancent gracieusement en s'accompagnant de leurs chansons ; elles se livrent entre elles à d'innocents fandangos.
L'aubergiste, assis en un coin, dort et ronfle : il faut deux gendarmes pour l'éveiller.
Danseurs, guitares se sont évanouis comme dans un songe. On fouille encore avec opiniâtreté, avec rage. On perce deux ou trois murailles. On bèche profondément dans la cave. On se rappelle Ali Baba : on sonde les outres , les jarres. On monte sur les toits. C'est encore en vain. La gendarmerie retourne à Céret se consoler avec le commissaire.

Depuis on a découvert une merveilleuse cachette artistement ménagée entre le plafond d'un grenier à foin et celui d'une étable. Vingt hommes s'y couchaient à plat ventre et, immobiles, échappaient au soupçon.
Lorsqu'on a fait cette curieuse découverte, la cachette était vide. Aussi longtemps qu'ils ont eu beaucoup d'or, les Trabucayres n'ont pas manqué de ces impénétrables asiles. C'est à peine s'ils paraissaient en avoir besoin. Ils jouissaient avec une audacieuse confiance de la lumière du soleil et de l'air pur.
On m'affirme, mais j'en doute encore, que l'on a vu quelques notables habitants d'un de nos villages, invités un jour par les Trabucayres, assis au milieu d'un bois et partageant un repas champêtre.
Il est difficile d’imaginer, même maintenant, où ces étranges bandits ont pu trouver et prendre tout ce qu'ils ont dépensé ou épargné.

Quelques-uns d'entre eux se sont enrichis, et vivent aujourd'hui paisiblement en bons fermiers, dans les provinces reculées de l'Espagne ; d'autres se sont établis confiseurs, fabricants de chocolat, à Londres, et dans le midi de la France.
La compagne de l'un d'eux, grande belle fille de vingt ans, que l'on rencontrait souvent dans nos villes, se pavanant en galant costume gendarmes_2espagnol avec longs pendants d'oreille, double chaîne, et chapelets de piécettes brillant sur son sein, a, disent nos commères, une somme d'argent considérable déposée chez un notaire d'Auvergne.

Une nuit, après une fusillade que l'on avait entendue dans les montagnes, un homme tête nue, sans manteau et boitant, frappe à la porte d'une auberge isolée.
L'aubergiste ouvre une fenêtre, entrevoit le quidam, et répond qu'à cette heure il ne reçoit personne. L'inconnu insiste, invoque la pitié : il fait observer qu'il est seul, sans armes, qu'on n’aurait rien craindre de lui : il a faim, il souffre : le laissera-t-on mourir d'inanition, de froid, lorsqu'il offre de payer, au prix que l'on fixera, si exagéré qu'il soit, un peu de pain et un lit de paille ? A la fin de ce discours, par forme de péroraison, il fait sonner et briller, au clair de lune, dans le creux de sa main, quelques quadruples d'or.

Le pauvre aubergiste allonge le cou, regarde encore, et à la fin se laisse tenter. Il descend, il ouvre.
L'inconnu s'assied, s'attable, et, tout en causant, tandis qu'il vide une ronde dame-jeanne, demande si l'auberge est bien achalandée, si l'hôte est content de son sort. L'aubergiste hausse les épaules et soupire. « Et que vaut elle votre auberge ? dit l'étranger, c'est selon, dit l'aubergiste. Est-ce de la maison dont voulez parler ? -J'entends la maison, l'enseigne, les pratiques, le vin, les provisions, le fournil, les meubles, tout ce qui est ici, excepté vous. Combien vendez-vous le tout ensemble ? » L'aubergiste ouvre de grands yeux, réfléchit et croit étonner en disant : « Sept mille francs ! - Marché conclu, » répond l'étranger.
Il tire sa ceinture, verse sur la table un flot de quadruples, compte et empile sept mille francs, fait signer un papier à l'aubergiste, prend ensuite le brave homme par les épaules, et lui dit :« Mon cher, voici le jour qui se lève. Prenez votre or, vous n'êtes plus rien ici; l'aubergiste, c'est moi. Bon voyage, adieu. » Puis il revêt le bonnet de la profession et s'enferme.

Une heure après : des gendarmes harassés, altérés. « Holà, aubergiste, n’avez-vous pas vu passer un homme blessé, un bandit, un Trabucayre ? - Je n'ai vu personne, dit bénignement l'aubergiste. Mais entrez donc, je vous prie, et faites-moi l'honneur de vous rafraichir. » L'hôtelier improvisé est resté plusieurs mois en possession de sa maison sans être inquiété : il y recevait de nuit ses compagnons. Il est allé ensuite on ne sait où.
Mais les gendarmes, un jour ou l'autre, prendront une revanche. Pendant ce temps, d'autres scènes plus tristes se passaient en Espagne.

On dit pourtant que les séquestrations ont quelquefois donné lieu à des incidents dignes de certaines pages du Diable boiteux. Un parti de Trabucayres s'était emparé d'un bourgeois de Barcelone.
Arrivés avec le captif dans une retraite sûre, ils font signifier à la femme qu'elle ne reverra jamais son époux si elle n'envoie en échange trois cents onces d'or, on attend huit jours, un mois, pas de réponse.
Les Trabucayres perdent : ils font partir pour la ville un d'entre eux, qui, le lendemain, leur écrit : « N'espérez rien.
La femme est jeune, Jolie. Elle a pleuré un mois : elle pleurerait encore si le lieutenant don R. n'avait pris en pitié sa douleur.
trabucayres tab 4590
Vous n'avez plus qu'une seule chance d'obtenir les 500 onces : engagez-vous à garder éternellement le mari. » Le commandant des Trabucayres était furieux. On délibéra, et il fut décidé que le mieux était de se venger de la femme en lui renvoyant sur le champ son mari gratis.
A cette époque, les Trabucayres avaient encore un peu d'esprit et d'humanité.

Tous ces récits, et d'autres plus singuliers, scabreux, difficiles à écrire, amusaient le public. On n'avait qu'une indignation modérée contre ces voleurs aventureux, et, à tout prendre, en apparence bons vivants. Peut-être, grâce à cette aveugle indifférence, auraient-ils continué quelques années de plus leur criminelle industrie, s'ils avaient su descendre moins rapidement la pente du mal.

Mais il arriva naturellement que le désordre s'introduisit parmi eux. Au commencement, ils étaient soumis à une sorte d'organisation militaire : dans la suite, ils ne voulurent plus reconnaître de chef commun, et ils se séparèrent en troupes indépendantes.

Lorsqu'ils furent divisés, ils eurent moins de force contre les autorités espagnole et française, moins de force sur tout contre leurs penchants vicieux et cruels. Pendant les premières années, ils respectaient du moins la vie de ceux qu'ils séquestraient : plus tard, ils se laissèrent entraîner à un assassinat.
Ce fut leur ruine. Dès qu'une accusation d'homicide s'éleva contre eux, tout sourire disparut : on ne prononça plus leur nom qu'avec épouvante : ils firent l’horreur.

Dans une prochaine lettre, si vous m'y autorisez, j'indiquerai le plan du drame entier.

 

Z. Source : Document en domaine public Extrait du TOME 7 du journal l’illustration de 1846 Article sur les Trabucayres (p293) Première lettre à M le directeur de l’illustration en date du Perpignan, 1er juillet 1846